Depuis plus de vingt ans, tout le monde savait. L'administration, les organismes sociaux, les gouvernements successifs savaient. Les sénateurs représentant les Français établis hors de France savaient également. Pourtant, rien n'a été anticipé ou prévu.
Pendant que l'on célébrait le rayonnement économique des expatriés français et leur contribution à l'influence française dans le monde, une question pourtant élémentaire restait reléguée à l'arrière-plan : que se passera-t-il lorsque ces Français vieilliront, tomberont malades ou deviendront dépendants loin du territoire national ?
Les Français de l'étranger ont surtout été regardés sous un angle économique, fiscal ou diplomatique. Tant qu'ils entreprenaient, investissaient ou participaient au rayonnement français, ils existaient pleinement dans le discours public. Mais la vulnérabilité, elle, est restée largement hors champ.
Or cette fiction ne tient plus.
Des centaines de milliers de Français vivent désormais durablement hors de France. Beaucoup y travaillent, y fondent une famille et y prennent leur retraite. Cette évolution transforme profondément les besoins des communautés françaises expatriées.
Avant, les problématiques principales concernaient surtout les soins courants ou les accidents du quotidien. Aujourd'hui, les enjeux deviennent radicalement différents : cancers, maladies chroniques, dépendance, perte d'autonomie ou maintien des couvertures après soixante ans deviennent progressivement centraux.
Autrement dit, la question n'est plus seulement celle de l'expatriation. Elle devient désormais celle du vieillissement des Français établis hors du territoire national.
Et cette transformation place naturellement la CFE au cœur d'un défi majeur.
Car la CFE a été pensée dans un autre monde et par des élus de « l'ancien monde » que les fameux élus du « nouveau monde » n'ont manifestement pas compris.
Elle a été conçue à une époque où l'expatriation restait largement temporaire, principalement composée d'actifs relativement jeunes et souvent encadrée par de grandes entreprises.
Mais les communautés françaises expatriées ont profondément changé, sans que l'architecture globale de la protection sociale internationale française n'évolue réellement au même rythme.
Pendant des années, la relative jeunesse des expatriés permettait encore de préserver un certain équilibre. Mais le vieillissement progressif des Français de l'étranger modifie désormais la structure même du risque sanitaire.
Tous les systèmes de santé du monde sont confrontés au même phénomène : plus une population vieillit, plus les dépenses médicales augmentent fortement. Mais la situation des Français de l'étranger présente une difficulté supplémentaire : les soins doivent être pris en charge dans des environnements médicaux extrêmement hétérogènes.
Un Français vivant à Londres ou Singapour ne fait évidemment pas face aux mêmes réalités sanitaires qu'un retraité installé dans certaines régions d'Afrique, d'Asie ou de l'océan Indien.
La CFE doit donc absorber des situations très différentes : coût exorbitant des soins privés dans certains États, insuffisance des infrastructures médicales dans d'autres ou inflation mondiale des dépenses de santé.
Or là encore, rien de tout cela n'était imprévisible.
Il était évident que les communautés françaises expatriées allaient vieillir, que les besoins médicaux lourds allaient augmenter, et que les assurances privées internationales deviendraient de plus en plus coûteuses avec l'âge.
Pourtant, la réflexion structurelle sur la soutenabilité du système est demeurée absente.
La réalité est qu'une partie importante du modèle repose encore sur une forme de pari implicite : celui selon lequel les expatriés resteraient suffisamment autonomes et solvables pour absorber eux-mêmes une grande partie du risque sanitaire lié au vieillissement.
Mais cette logique atteint aujourd'hui ses limites.
Car plus les expatriés vieillissent, plus les assurances privées internationales deviennent coûteuses. Beaucoup de Français établis hors de France découvrent brutalement après soixante ans que leurs primes augmentent fortement ou qu'il devient pratiquement impossible de modifier leur couverture après un antécédent médical lourd.
Et pourtant, malgré cette évolution prévisible, le débat public reste étonnamment limité. En fait, ce débat public est inexistant, et tout le monde se fiche des presque 1,8 million de Français expatriés, à commencer par les sénateurs représentant les Français de l'étranger, qui connaissent parfaitement ces problématiques depuis des années.
Depuis leur fauteuil à Paris, ils connaissent pourtant les difficultés liées au vieillissement des expatriés, les limites des assurances privées internationales ou les situations de détresse médicale de certains retraités français établis dans des pays à faible couverture sanitaire.
Mais le sujet est resté politiquement périphérique.
Pourquoi ? Parce qu'il est moins valorisant politiquement de parler de dépendance, de cancers ou de vieillissement que de mobilité internationale, de fiscalité attractive ou de rayonnement économique des Français à l'étranger.
La réalité est pourtant simple : toute communauté humaine vieillit.
Et lorsqu'une communauté vieillit, les problématiques sanitaires lourdes deviennent centrales. Le problème est que notre système de protection sociale internationale continue encore largement de fonctionner comme si cette réalité n'existait pas vraiment.
Le vieillissement des Français de l'étranger n'est donc plus un sujet périphérique. Il devient progressivement l'un des grands défis politiques et sanitaires des prochaines décennies, dans un contexte où l'excellence française s'expatrie pour le meilleur de la fierté de notre pays et où demain, ce sera bien plus de 1,8 million que nous serons pour porter haut les valeurs de notre pays.
La réforme de la CFE, c'est aujourd'hui et maintenant, avec nous, vos futurs sénateurs, expatriés aux quatre coins du monde.
Olivier Guérin-Garnier · Île Maurice

