Que signifie encore être Français lorsque l'on a choisi de vivre hors de France ? La question peut sembler simple mais elle ne l'est pas.

S'expatrier est aujourd'hui une réalité pour des millions de Français. Nombreux sont ceux qui partent pour quelques années, pour des raisons professionnelles, familiales ou économiques. D'autres créent une entreprise, prennent leur retraite, travaillent à distance, étudient ou fondent une famille à l'étranger. Beaucoup construisent même leur vie entre plusieurs pays. Il existe même ceux qui par obligation le font, sachant qu'ils ne peuvent plus vivre en France avec leur maigre retraite… Mais une chose ne change pas : vivre à l'étranger ne signifie pas cesser d'être Français.

La France l'a d'ailleurs reconnu en construisant progressivement un véritable système de représentation de ses citoyens établis hors de ses frontières. Douze sénateurs et onze députés représentent les Français de l'étranger, auxquels s'ajoutent les conseillers des Français de l'étranger et l'Assemblée des Français de l'étranger. Sur le plan institutionnel, la représentation existe donc bel et bien. Mais une question demeure : cette représentation est-elle suffisamment proche de ceux qu'elle représente ?

Le Sénat présente les douze sénateurs des Français de l'étranger comme des « traits d'union » entre le Sénat et les Français expatriés. L'image est belle et particulièrement juste. Mais elle impose aussi une exigence : un trait d'union n'a de sens que s'il relie réellement les deux côtés. D'un côté, la République. De l'autre, plusieurs millions de Français dispersés sur les cinq continents. Entre les deux, des milliers de kilomètres, des réalités économiques différentes, des systèmes fiscaux et sociaux différents, des cultures différentes et, surtout, des attentes qui ne sont pas toujours les mêmes.

C'est là que se trouve, à mon sens, le véritable enjeu.

Les Français établis à l'étranger ne constituent pas une communauté homogène. Un Français installé à Montréal ne connaît pas nécessairement les mêmes réalités qu'un Français vivant à Dakar. Un entrepreneur établi à Shanghai n'a pas les mêmes préoccupations qu'un retraité installé en Espagne. Une famille française vivant en Amérique latine peut être confrontée à des difficultés très différentes de celles d'une famille vivant aux États-Unis. Pourtant, tous appartiennent à cette même communauté nationale et tous ont droit à une représentation politique.

Le Sénat évaluait à environ 2,5 millions le nombre de Français vivant à l'étranger, dont plus de 1,68 million étaient inscrits sur les registres consulaires au 1er janvier 2023. Derrière ces chiffres, il y a des entrepreneurs, des salariés, des retraités, des étudiants, des enseignants, des chercheurs, des familles binationales, des travailleurs indépendants, mais aussi des Français qui continuent à investir en France, à y posséder un patrimoine, à y avoir leurs parents, leurs enfants ou leurs attaches culturelles et affectives.

L'expatriation n'est donc pas nécessairement une rupture avec la France. Elle est souvent une autre manière de rester lié à elle. Et c'est précisément pour cette raison que la question de leur représentation mérite d'être régulièrement réexaminée. Nous avons des élus. Nous avons des institutions. Nous avons des services consulaires. Nous avons des représentants qui travaillent au Parlement. Mais une représentation politique ne devrait pas seulement se mesurer à l'existence d'une institution. Elle devrait également se mesurer à la capacité de ceux qui sont représentés à comprendre ce que font leurs élus, à dialoguer avec eux et à constater les résultats de leur action.

Combien de Français établis hors de France connaissent réellement leur sénateur ? Combien savent quels dossiers il défend ? Combien connaissent les questions qu'il pose au Gouvernement, les propositions qu'il soutient ou les amendements qu'il dépose ? Et surtout, combien ont le sentiment de pouvoir faire remonter leurs préoccupations jusqu'à lui ?

Ces questions ne constituent pas une accusation. Elles constituent un indicateur démocratique. Car une démocratie ne repose pas uniquement sur le droit de voter. Elle repose aussi sur la possibilité de comprendre, d'échanger et d'évaluer l'action de ceux qui ont été élus.

Il serait évidemment injuste de demander à douze sénateurs de parcourir en permanence les cinq continents. Leur mission parlementaire est considérable et leur rôle ne se limite pas aux questions relatives aux Français de l'étranger. Mais c'est précisément pour cette raison que le problème doit être posé autrement.

La question n'est peut-être pas de savoir si les sénateurs font suffisamment ou pas assez. La véritable question est de savoir si le système actuel leur donne les moyens de connaître suffisamment les réalités des communautés qu'ils représentent et si ces communautés disposent, en retour, des moyens nécessaires pour dialoguer réellement avec leurs représentants.

Car représenter plusieurs millions de personnes dispersées dans le monde est une mission hors norme. La distance géographique n'est pas le seul obstacle. Il faut aussi tenir compte de la diversité des législations, des systèmes fiscaux, des modèles sociaux, des niveaux de vie, des cultures et des besoins.

La réalité d'un Français expatrié n'est pas la même partout. Il faut donc réussir à concilier une vision mondiale avec une véritable connaissance locale. C'est probablement l'un des grands défis de la représentation des Français de l'étranger.

Il faut également reconnaître que le Français expatrié d'aujourd'hui n'est plus nécessairement celui d'hier. Les nouvelles technologies ont profondément transformé la mobilité internationale. Le télétravail, l'entrepreneuriat international, les familles binationales, les carrières internationales et les parcours de vie entre plusieurs pays sont devenus beaucoup plus fréquents.

Les attentes ont suivi cette évolution. Les questions de fiscalité internationale, de retraite, de protection sociale, de santé, de succession, de patrimoine, d'éducation, de sécurité ou de transmission de la langue française prennent une importance considérable. S'y ajoutent les difficultés administratives liées à la distance, la reconnaissance des diplômes, la mobilité professionnelle ou encore la question du retour en France après plusieurs décennies passées à l'étranger.

La politique envers les Français de l'étranger ne peut donc plus être uniquement une politique consulaire. Elle doit devenir une véritable politique publique de l'expatriation.

Mais il faut aussi changer notre regard sur ceux qui vivent hors de France. Pourquoi considérer l'expatriation uniquement sous l'angle de ceux qui sont partis ? Pourquoi ne pas regarder également ce que ces Français apportent à leur pays ?

Un entrepreneur français installé à l'étranger peut créer des emplois et développer des échanges avec la France. Un enseignant peut transmettre notre langue et notre culture. Un scientifique peut participer à des réseaux internationaux. Un professionnel peut créer des ponts économiques. Une famille française peut contribuer au rayonnement culturel de notre pays.

Les Français de l'étranger sont donc aussi des relais de la présence française dans le monde. Ils constituent une forme de diplomatie quotidienne, souvent discrète, mais extrêmement réelle. La France dispose là d'une richesse considérable. Encore faut-il la reconnaître et l'accompagner.

C'est pourquoi le débat ne devrait pas simplement consister à demander davantage à nos sénateurs. Il devrait nous conduire à réfléchir à ce que devrait être, demain, une représentation moderne des Français établis hors de France.

Pourquoi ne pas renforcer les consultations régulières avec les communautés françaises ? Pourquoi ne pas organiser davantage de rencontres régionales entre élus et citoyens ? Pourquoi ne pas publier régulièrement un bilan clair de l'action des représentants des Français de l'étranger ? Pourquoi ne pas permettre à chaque citoyen de connaître plus facilement les dossiers suivis par son représentant ? Pourquoi ne pas développer des outils numériques permettant un dialogue permanent entre les élus et les communautés qu'ils représentent ?

Et surtout, pourquoi ne pas construire une véritable stratégie nationale pour les Français de l'étranger, qui accompagnerait le citoyen avant son départ, pendant son expatriation et, s'il le souhaite, lors de son retour en France ? Il ne s'agit pas de créer davantage de privilèges. Il s'agit de créer davantage de cohérence, de proximité et de responsabilité.

La France a déjà construit les bases institutionnelles de la représentation de ses citoyens établis hors de ses frontières. C'est une avancée importante. Mais les institutions doivent évoluer avec les sociétés qu'elles représentent. Le monde a changé. La mobilité internationale a changé. Les Français de l'étranger ont changé. Leurs besoins ont changé.

Il est donc normal que leur représentation évolue elle aussi. La question n'est pas de savoir si les sénateurs travaillent. Ils travaillent. La question est de savoir si le modèle actuel permet à leur travail d'être suffisamment proche, visible et compréhensible pour ceux qu'ils représentent.

C'est une question légitime. Et c'est même, à mon sens, une question nécessaire. Car les Français de l'étranger ne demandent pas nécessairement davantage de privilèges. Ils demandent surtout de la considération, de l'écoute, de la transparence et la possibilité de participer davantage à la construction des politiques qui concernent leur vie.

Ils ne souhaitent pas être sollicités uniquement lorsqu'arrive une élection. Ils veulent pouvoir participer à la réflexion sur leur avenir. Ils veulent être entendus. Ils veulent comprendre. Et ils veulent pouvoir demander des comptes.

Après plus de trente années passées à l'étranger, je ne crois pas que la question soit de savoir si nous sommes encore Français. Elle ne se pose même pas. La vraie question est plutôt de savoir si la République française sait encore suffisamment écouter les Français qui vivent au-delà de ses frontières.

Nous avons réussi à créer une représentation parlementaire des Français établis hors de France. C'est une avancée importante. Mais peut-être sommes-nous aujourd'hui arrivés à un moment où il faut franchir une nouvelle étape : passer d'une représentation essentiellement institutionnelle à une représentation davantage fondée sur la proximité ; passer d'une relation qui se réveille au moment des élections à une relation permanente ; passer d'une logique administrative à une véritable politique de l'expatriation.

Et surtout, reconnaître que les Français de l'étranger ne sont pas des citoyens éloignés de la France. Ils sont une partie de la France qui vit ailleurs. La distance géographique ne devrait jamais devenir une distance politique. S'expatrier ne signifie pas abandonner la République. Et être Français à l'étranger ne devrait jamais signifier n'être considéré qu'au moment des élections.

C'est peut-être cela, finalement, le véritable rôle d'un « trait d'union » : faire en sorte que, partout où vivent les Français, la République continue de les entendre et qu'eux puissent encore sentir qu'ils appartiennent pleinement à cette République.